Rencontre professionnelle ibérique

Rencontre professionnelle Ibérique: l’Espagne, championne d’Europe en titre.

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21 mars 2014. Il est précisément 11 heures et 20 minutes et l’ambiance est toujours aussi détendue qu’abstraite, j’ajouterai même comme chaque lundi matin au sein de mon lycée et plus particulièrement parmi la classe dans laquelle je tente, aussi bien naturellement qu’arbitrairement, de m’épanouir au mieux.
Madame Laprunelledetesyeux, professeure émérite d’économie, récompensée en 1999 par l’université de Lyon pour ses travaux sur la productivité de l’industrie espagnole (autrement dit le rapport établi entre les produits et les facteurs de production espagnols), décide alors d’engager la conversation sur un sujet plus sensible: les stages de validation des acquis.

Claude, comme chaque jour au fond de la classe, se sent d’abord souffrant avant d’exploser en plein vol pour finir par pleurer à chaudes larmes ! Finis les shoots d’héroïne les soirs de semaine, les relations incestueuses avec sa mère, les matchs de ligue des champions où il se trouve complètement aviné. Il se doit à présent de trouver un stage à l’étranger avant le début du mois de mai. Claude ne voulait pas aller se les geler en Norvège ou au Danemark comme les petites bourgeoises du premier rang mais ne voulait pas non plus sacrifier son confort en allant faire de
l’humanitaire en Afrique ou de la marche dans les Andes. Par conséquent et après mûre réflexion, Claude a trouvé le bon compromis:
l’Espagne, championne d’Europe en titre, « Marca » et « As » versus « Diario Sport » et « El Mundo Deportivo », Real Madrid vs Barcelona ou même Paris, les corridas et leurs taureaux se faisant allumer dans une arène bouillante alors que Germaine sa marâtre vouait un véritable culte à ces animaux cornus…
L’Atlantide sous forme de péninsule ? Claude croit plus que jamais à sa rencontre professionnelle ibérique.

C’est parti pour sa rencontre ibérique professionnelle, les conventions de stage sont validées, Nicolas et Pimprenelle (ses professeurs référents) sont ravis pour ne pas dire enchantés. Le premier juin, Claude atterit à l’aéroport Adolfo­ Suárez de Madrid ­Barajas ! Ça secoue, l’aéroport est sablonneux et de couleur jaune, un total dépaysement vis­ à ­vis de la banlieue où il a grandi dans un milieu familial traumatisant. Il a trouvé un stage dans une petite entreprise d’imprimerie où il occupe la majorité de son temps en réalisant diverses tâches liées à la mercatique et au management. Il commence par découvrir toute l’importance de l’ensemble des étapes à respecter pour maintenir une entreprise saine, stable et pérenne. Apprendre les ficelles du métier, le sens de la publicité ainsi que ses différents supports, le produit lui­même, son prix psychologique, ses canaux de distribution…

Toutes ces informations ne représentent encore qu’un vrai bourbier pour Claude ! L’entreprise se situe sur la Gran Vía, l’artère madrilène par excellence, celle composée de magnifiques et monumentaux édifices érigés à partir du début du 20ème siècle. Claude s’y est d’ailleurs trouvé un petit appartement à proximité. Au départ, l’intégration est difficile et Claude subit un sevrage plus que violent. Les Espagnols sont des Méditerranéens littéralement secoués par deux verres de vin se battant en duel et cela lui complique fortement sa socialisation, il se voit dénigrer et juger comme un buveur pathologique, lui qui n’a pourtant pour seul et unique but l’accès à la simple idée de se laisser griser par le souvenir des concours de liche avec Tonton Ben’s et Tata Yoyo. Les nombreuses et nouvelles épreuves de vie ont bien souvent tendance à rappeler à Claude que s’adapter c’est dominer et c’est donc le plus naturellement possible qu’il commence à prendre goût à son stage et sa rencontre professionnelle ibérique sans oublier les plus simples plaisirs de la capitale de Castille… Groupes franquistes, salons de jeux et ambiance Olé Olé sur un air endiablé de guitare deviennent monnaie courante…
Petit à petit, aimant à parts égales tant son existence que son épanouissement, Claude prend de l’assurance et cela se ressent lors de son stage. Abattant une somme de travail considérable, il va même jusqu’à être officiellement désigné meilleur « stagiaire-­employé » du mois de septembre par ses supérieurs, avec à la clé une prime de stage pour le remercier de la compétence de sa compétence. Une véritable consécration !

Ce soir­ là, Claude appelle ses parents pour leur annoncer la nouvelle de vive voix. Une quinzaine de minutes suffiront pour décrypter l’intégralité de sa pensée et pour rendre incroyablement fiers de leur progéniture ceux qui le savaient prometteur. Claude s’est également familiarisé avec la langue de Miguel de Cervantès, lui permettant ainsi de se créer quelques contacts, de faire quelques connaissances et d’affiner ses stratégies de vente pour l’imprimerie. Au passage, il se trouvera d’ailleurs à l’origine d’une étroite collaboration qui débouchera sur l’accord d’un contrat d’impression entre son entreprise et J.R. Wayne. C’est donc en partie et par le biais des talents de Claude que cette si célèbre oeuvre, ce best­seller répondant au nom de « Punto loco », véritable apologie romanesque du toyotisme et forme d’organisation du travail mise en avant par Toyota en 1962, verra et le jour et fera son entrée au grand public.

Au paroxysme de sa réputation au sein de l’entreprise fruit de sa rencontre ibérique professionnelle, Claude, fraîchement devenu responsable en chef de la communication, dirige maintenant les réunions privées de brainstorming, tâches aussi bien essentielles qu’existentielles quant à la pérennité, la réactivité et autres qualités nécessaires au bon développement de l’entreprise. Puis au fil des mois, le compte de résultat de l’entreprise finit par révéler un solde final des plus inquiétants. Inévitablement touchée par la crise économique et la baisse de la demande globale sur le marché du papier, Claude ne peut que fredonner Eddy Mitchell et son cultissime « Il ne rentre pas ce soir ». Evidemment, ce type d’entrepreneuriat est au premier rang du peloton d’exécution d’une crise économique mondiale tout comme il est aggravé par la critique situation endogène de l’Espagne, avec ce pays peinant toujours à se remettre de la bulle spéculative et de ses méfaits lors des précédentes décennies. Désormais, la globalisation provoque une homogénéisation des produits et les Etats ne peuvent plus se permettre de mener des politiques nationales keynésiennes qui auraient bien aidé et contribué au renouveau de cette petite entreprise familiale implantée dans le centre de Madrid depuis 1924.

Voilà comment Claude a vécu l’inflation de sa rencontre professionnelle ibérique, la récession et ces autres termes économiques glaçants qu’il n’avait auparavant que simplement connu sur un coin de table un lundi matin de cours d’économie. Cette mauvaise conjoncture nationale qui révèle une baisse du taux de croissance en raison d’une inondation humaine sur le marché du travail n’est donc pas pour lui un mauvais rêve mais bien une réalité. Quelques semaines plus tard, Claude chantonne toujours « Eddy » et c’est sans aboutir à la fin de son si important contrat qu’il se retrouve victime des imperfections du marché du travail et de par le fait sa rencontre ibérique professionnelle en prit un coup dans l’aile à seulement douze jours de son aller ­retour en terre promise.

C’est ainsi qu’il passera ces derniers jours à Madrid comme vendeur ambulant avec une ligne de produits des plus originales puisqu’une ligne de nains de jardin invisibles à l’œil nu.

Claude, autodidacte devant le divin, s’appropriera de nombreuses techniques comme l’AIDA (attirer l’Attention, susciter l’Intérêt, provoquer le Désir et pousser à l’Action) sur les quelques schizophrènes parsemant les rues de la capitale espagnole et réceptifs à son discours. Pourtant il faut bien reconnaître que l’argumentaire est plutôt solide:

« Voyez­ vous cette bouche d’égout ? Oui ! Pouvez-­vous y accéder ? Non !
Et bien avec ce nain de jardin imaginaire nommé Michelangelo et armé de sa scie­-sauteuse à trois têtes, vous pourrez sans embûches faire le tour des souterrains de la ville ! ».

Après dix jours peu convaincants, malgré une audience sélective et un axe de campagne publicitaire bien défini, Claude est tout de même heureux de rentrer chez lui et espère que Madame Laprunelledetesyeux ne lui tiendra pas rigueur des deux semaines manquantes à son stage de validation des acquis mais plutôt qu’elle le félicitera pour ce qu’il accomplira quelques temps plus tard au sein de l’imprimerie.

Arrivé à l’aéroport après avoir rencontré quelques becs à foin lui ayant rappelé l’hospitalité de sa région d’enfance.

Claude décide de monter dans un taxi direction le bercail pour regoûter au vocabulaire morbide du cocon familial. Le surlendemain, tous les étudiants de la promotion sont impressionnés par le récit de Claude, jusqu’au point de lui valoir une notoriété sur laquelle personne n’aurait osé miser un kopeck il y a encore si peu de temps. Par le proviseur, Monsieur Zoff, il se verra même remettre un certificat d’honneur pour travestissement de la réalité et collaboration avec des groupuscules franquistes. Claude, enchanté par tant d’engouement de la part de ses camarades et ravi de tourner une page de son propre livre de vie, priera alors chaleureusement tout un chacun de l’écouter fraternellement le temps d’énoncer une citation de Bernard Le Bovier de Fontenelle.

Déjà applaudi et ovationné, Claude se manifesta:

« C’est avoir bien peu d’esprit, que de trouver des réponses à ce qui n’en a point. »

Rencontre ibérique professionnelle : la messe était dite…